Entretiens

Comment avez-vous rencontré Gérard ?

En 2011 la chargée de mission lutte contre l’illettrisme de la région Bretagne, à l’époque Sylvie Tiercin Le Meur, m’a demandé de faire une vidéo pour alerter les politiques, les financeurs, sur les problèmes que pouvaient rencontrer les structures et les personnes qui travaillent autour de cette thématique.

Pour répondre à ce qui était au départ une commande, j’ai rencontré beaucoup d’associations, de formateurs mais aussi du personnel de l’armée, des professeurs, des chercheurs, autant de gens que j’ai découvert démunis, isolés, devant une problématique complètement taboue en Bretagne.

La commande s’est alors transformée en mission !

Pour ce projet je voulais aussi que le témoignage de personnes en situation d’illettrisme complète le propos des professionnels. J’ai rencontré Gérard parmi beaucoup d’autres. Après deux heures d’une conversation téléphonique surprenante je suis allée chez lui, sans caméra, pour finir de découvrir un homme incroyable que j’ai choisi pour ouvrir et conclure ce premier opus.

La vidéo est devenue un film militant qui raconte les manques, les incohérences, mais aussi les énergies et les espoirs des gens que j’ai vu travailler avec passion sur cette thématique. Je crois que je suis devenue aussi passionnée qu’eux, et j’ai passé deux ans à réaliser ce projet qui s’appelle A la lettre.

La militante en moi était satisfaite mais la réalisatrice frustrée, cette vidéo n’était pas un film, plutôt un objet qui m’a permis de transmettre, de défendre, un acte politique donc mais pas un geste cinématographique. Et puis j’étais aussi tombée très amoureuse de Gérard et j’ai trouvé que sa force, sa beauté, sa fragilité en faisait un vrai personnage de cinéma.

Je suis retournée chez lui un week-end, avec mon mari et ma fille et en repartant je savais que je n’avais pas fini ! J’ai appelé le film Au pied de la lettre tout naturellement.

Etait-il encore illettré, n’êtes-vous pas venue « trop tard » dans son parcours de vie ? Il a appris la lecture, perfectionné son vocabulaire, alors pourquoi l’avoir choisi lui et non pas une personne illettrée ?

Il faut voir Au pied de la lettre comme une suite du premier travail.

Dans le premier opus je définis l’illettrisme, je l’explique par ce qu’on peut en voir in fine, ses conséquences visibles : les problèmes de lecture, d’écriture et de calcul.

Je répète ici la définition de l’illettrisme, qui est d’ailleurs au commencement de A la lettre :

« On parle d’illettrisme pour des personnes qui, après avoir été scolarisées en France, n’ont pas acquis une maîtrise suffisante de la lecture, de l’écriture, du calcul, pour être autonome dans les situations simples du quotidien ».

Sauf qu’avec Gérard qui justement avait réappris à lire et à écrire, depuis bien 10 ans avant que le film ne commence, je me suis rendue compte que cette définition ne suffisait pas, loin de là, et que même c’était presque dangereux de s’en tenir à ça !

Pourquoi ? Parce que mon personnage avait beau savoir lire et écrire il avait toujours beaucoup de mal, voire était encore dans l’impossibilité d’écrire un chèque par exemple.

Mais aussi de se confronter au monde, de sortir, d’avoir des amis etc.

Et toutes ces formations pour réapprendre l’avaient peut-être transformé en lettré mais lui continuait très naturellement, instinctivement, à se comporter comme un complet illettré.

Je fais une parenthèse militante là, mais du coup il ne suffit pas de former les gens à la lettre, il faut aussi les accompagner dans le changement profond qu’implique cette (re)découverte de la langue. Outil de communication jusque là inexistant qui permet après 30, 35, 40 ans d’isolement d’échanger enfin avec l’autre, de ne plus se cacher, de pouvoir se définir soi. Une mutation psychologique impossible à appréhender seul.

L’angoisse que Gérard continue de ressentir et qui l’empêche de vivre, qui le musèle, c’est bien autre chose que de ne pas savoir faire un chèque.

J’ai choisi un ancien illettré parce qu’il m’a permis de comprendre de l’intérieur ce que c’est que l’illettrisme, ce que ça crée profondément : une image de soi détestée, un dégoût qui fait naître une colère infinie pour ce handicap, pour l’école qui l’a puni, pour la société qui l’a rejeté parce qu’il ne savait pas lire, parce qu’il était différent. Ce sentiment d’injustice qui isole de soi et du monde.

Avez-vous vous même au cours du tournage été saisie d’illettrisme ? Y a-t-il des situations que rencontre Gérard et que vous rencontrez aussi ?

Bon c’est certain que lorsqu’on suit Gérard dans son réapprentissage de la langue on se rend bien compte que le Français est une langue incroyablement dure, et particulièrement fourbe ! Elle est complexe même pour la formatrice qui encadre ses cours alors forcément je me suis régulièrement identifiée aux difficultés de mon personnage.

Sa particularité quand même c’est que lui veut tout apprendre de la langue, au mépris de l’impossibilité d’y arriver jamais ! Si les mots existent ils doivent servir et aucun ne doit rester dans l’ombre. S’il veut tous les connaître c’est pour faire disparaître l’inconnu et ne plus jamais se laisser surprendre par lui. Parce que tout continue de passer par cette capacité à être au monde à travers les mots. Et là je dois dire que j’abandonne, moi j’ai accepté de ne pas être parfaite en orthographe et en vocabulaire, lui est devenu obsédé par la connaissance totale. C’est aussi en ça que ça en fait un personnage exceptionnel, la question de la langue est présente dans toute sa vie, des repas en famille à ses toilettes, les mots ont tout envahi.

Au point que Gérard tel un poète les apprend avec amour, puis les chante, les chérit, s’en délecte ! De ce point de vue moi qui ai une licence en Lettres Modernes je ne lui arrive pas à la cheville !

Qu’est-ce que ce film vous a apporté dans votre vie personnelle ?

Je crois qu’on va filmer ce qu’on est pour mieux le comprendre, enfin c’est comme ça que je bouge autour de mes sujets depuis toujours. Et à chaque fois je me laisse surprendre à le découvrir en cours de tournage. Mais oui quelque part Gérard c’est moi.

Alors le comprendre lui c’est mieux m’appréhender moi, c’est mieux comprendre l’être humain dans son ensemble.

La personnalité de Gérard est très complexe, c’est lié à son passé d’illettré, à une situation familiale et sociale tragique, ça crée des recoins, des poches d’ombres dans sa psyché, c’était magique qu’il m’y laisse un accès et la possibilité de comprendre des choses en lui qui faisaient miroir en moi, en nous.

Et en tant que mère, l’illettrisme, est-elle une question qui se lie à la vie de famille ?

Je crois que même si je n’avais pas été mère j’aurais répondu oui à cette question.

Chez Gérard la question de la transmission est intrinsèquement liée à sa problématique d’illettré.

Sa vie commence avec un placement parce que sa famille de sang est alcoolique et jugée incapable par un juge. Gérard placé n’est pas accompagné par sa famille d’accueil. Les échecs scolaires dépendent ici d’un système incapable de gérer la différence, de la comprendre et qui met donc au rebut, en IME à l’époque. Mais la faute incombe aussi à la famille d’accueil qui ne l’aide pas, qui l’abandonne même dans sa scolarité.

En parallèle Gérard au fil de sa vie professionnelle prend souvent en charge les nouveaux dans les diverses entreprises dans lesquelles il travaille, et c’est ce qui donne du sens à son travail me dit-il. C’est comme une revanche, d’une part il transmet à d’autres aussi intensément qu’il a été privé d’accompagnement, il ne laisse pas l’autre seul et démuni. D’autre part il montre de cette manière qu’il est capable d’enseigner alors même que l’école l’a si fortement rejeté.

Dans le cadre familial c’est la même chose qui se joue, le film s’attache au parcours d’un de ses fils qui aura les même problèmes que lui si l’entourage de l’école et de la famille n’est pas très présent. Brian a hérité de la dysphasie de son père. Gérard veut donc le guider pour que sa vie soit meilleure que la sienne. Il ne veut pas de ses échecs pour son fils. En même temps ce fils est un miroir terrible de ce qu’il ne veut plus jamais être. C’est aussi le rappel de ce qu’il n’a pas eu, pas d’amour filial, pas d’école spécialisée. Brian est la preuve qu’il aurait pu être aidé et apprendre, il en est presque jaloux.

Tout cela est inconscient mais présent. Alors Gérard ne lâche pas Brian, il le veut éduqué, il lui apprend sans relâche à ne pas être comme lui, quitte à parfois oublier de l’aider à être lui.

Un problème que chaque parent a à gérer finalement, non ?

L’illettrisme est une forme de handicap dans la vie de tous les jours, et pourtant on peut y remédier, quel est selon vous le rôle de l’Etat ?

Il faut que l’éducation nationale révise sa copie !

Il faut former les instits, les profs à cette problématique pour qu’ils sachent repérer et agir.

Il faut que les liens entre l’éduc nat et la famille soit plus fort, le soutien doit venir des deux parties et être bien coordonné. Il faut aider les familles, les former, à accompagner leurs enfants en grandes difficultés.

Il faut que la formation des adultes en situation d’illettrisme soit allégée des contingences économiques pour faire le travail d’orfèvre que demande le réapprentissage pour un adulte illettré.

Il faut un accompagnement psy important et systématique nécessaire à la reconstruction mentale liée à la problématique.

Autant d’arguments défendus et expliqués dans mon premier travail sur la question.

Dans le film, vous mêlez l’apprentissage permanent de Gérard face « à la lettre » et l’apprentissage de son nouveau métier, quel lien y’a-t-il entre les deux ?

Evidemment je montre là la difficulté pour un « illettré » à réapprendre, mais aussi la combativité de Gérard qui ne lâche rien et affronte sa problématique.

Et ça me permet aussi de pouvoir créer un parallèle entre le goût particulier que Gérard a développé pour le métier de maître chien, les principes d’éducation qui lui sont chers, mais aussi son besoin de maîtrise par l’éducation.

Tout ce qui a fait défaut à Gérard et tout ce qu’il a besoin de montrer à l’autre et à lui-même à travers la domination de la langue et du chien.

Marianne Bressy, vous signez un superbe film de sensibilisation sur l’illettrisme, vous dirigez également et depuis plusieurs années un festival de films documentaires qui ont trait à la justice, y a-t-il un lien entre votre récente réalisation et votre engouement pour les questions de justice?

Hé hé ! Sacrée question ! Doit-il toujours y avoir une cohérence dans nos choix de vie ? Ne peut-il pas y avoir de liens sombres et cachés à moi-même dans cette histoire ?

Je ne sais pas, sûrement que la souffrance de Gérard fait écho aux souffrances de ceux qui rencontrent l’injustice dans leur vie et que je montre en parallèle dans mes films et dans ce festival : les minorités opprimés. C’est peut-être ce qui lie les deux projets ?

Propos recueillis par Caroline Cuénod, réalisatrice et productrice.